Gardiens du geste et du patrimoine
Samedi 6 juin 2026
Palais des Congrès et de l’Artisanat de Fès
Argumentaire
Fidèle à sa mission, le forum du festival de Fès des musiques sacrées du monde s’inscrit dans l’esprit du thème central. La 29eme édition, dont le thème est « gardiens du geste et du patrimoine », est porteuse d’ambitions fortes, complexes et ouvertes. La chaîne des savoirs et des apprentissages des métiers de l’artisan est une synergie fondamentalement anthropologique. Le maître, maillon essentiel et déterminant de toute la filière, est plus qu’un détenteur d’un savoir. Ce métier n’est assurément pas une technique, encore moins un travail croisé sur « le chemin de la vie ».
La transmission de l’ingéniosité des maâlmines aux apprentis est un art complexe. Répétitif certes, il n’en est pas moins créatif et original. Dans tout geste qui crée une des multiples pièces, il n’y a pas imitation, il y a création des œuvres de même nature, par les mêmes gestes. Le geste est générique dans sa substance.
C’est que l’artisan est plus qu’un artiste. Le maâlem est la veine essentielle dans la perpétuation d’un métier de l’art configuré dans l’artisan. La transmission ne peut pas être réduite à de la répétition et du remodelage. Elle est une figuration de symboliques et de signes ancrés dans le devenir ; ils sont des témoins de généalogies et des relais générationnels vertueux.
Transmis de maâlem (maître) à mataâlem (apprenti), de génération en génération, les métiers ne sont pas figés ; le maître adapte, invente ; il crée. La vie du maitre et son métier ne font qu’un.
Dans l’artisanat, le maâlem aime son métier, il le sacralise, il en est le détenteur en même temps qu’il exprime, modèle et détermine tous les instants de sa vie. Ce n’est pas une profession dont on se détache, passé le moment de l’ouvrage. Le métier est marqueur de croyances profondes dans les spiritualités et dans l’essence de la vie du maître. Ce métier à vie, c’est sa vie.
Bien sûr qu’il en gagne sa vie, mais l’argent gagné est loin de satisfaire à lui seul ces vocations. Chez l’artisan, l’art est une conviction ; un héritage, une confiance précieuse à transmettre dans sa plénitude et son intégrité.
Parler du maître, c’est parler d’une ferveur, d’un engagement définitif dans son apprentissage, dans l’excellence des articles de l’art et dans le relais de la formation des apprentis. Quel que soit le métier de l’artisanat, cette culture se fait en se faisant.
L’exemplarité, la dextérité, l’écoute, la discipline et l’obéissance se réfèrent à des codes. Au-delà des paroles, des directives, des remontrances et des anecdotes autour du cérémonial du thé, le maître est une boussole, un guide, une référence.
Il est difficile, sinon malaisé, de réduire l’art de certains artisans à une forme simple d’artisanat. Ce sont des œuvres d’art et des créations. Elles sont certes créées en nombre, reproductibles, mais elles ne sont pas des objets techniques ; elles ne sont pas standardisées.
Quand il crée, l’artisan, le maâlem, vit dans une posture intérieure qui le dépasse et l’absorbe. Toute son énergie est orientée vers sa création. La virtuosité du travail de la matière, que ce soit du zellige, du bois, des tapis, du plâtre, du cuir ou de la terre est une effervescence de finesse et de créativité. Même quand ils se ressemblent, les produits ne sont jamais strictement identiques.
Cette école de la vie est réaliste, pragmatique, elle a ses symboles et ses marques. Les pratiques sont ancestrales, elles sont d’abord vivantes et à l’écoute de leur environnement. Elles ne sont pas cloisonnées et verrouillées. Elles inventent, prospectent et adaptent.
Quand l’industrie s’en saisit et les fabrique en masse, ces métiers perdent leur âme. Les échanges mercantiles, les contraintes des spéculations, les concurrences marchandes ont dénaturé une grande partie de l’artisanat.
Les exigences des circuits massifs de commercialisation, mais aussi la prédominance d’une clientèle peu exigeante sur la qualité, sur la finesse et sur l’esthétique des articles et qui recherche des bas prix comme critère d’achat, obstruent manifestement les conditions de l’artisanat d’art.
Déstructurées, appauvries et dépossédées en partie de leur authenticité, les créations artisanales sont soumises à des menaces structurelles dangereuses. Quand les imitations, les falsifications et les rentiers mercantiles les investissent, elles se dénaturent.
Les jeunes ne rêvent plus des mêmes symboles que leurs aînés. Leurs besoins de mobilité, leurs ambitions légitimes, leurs attentes à des conditions de vie plus confortables et sécurisantes en sécurité sociale et en retraite, sont des défis majeurs.
La concurrence des imitations industrielles en série et à bas prix peuvent sonner le glas des artisanats authentiques. Des problèmes majeurs se posent avec acuité, comme la labélisation des créations et son contrôle, comme la qualité des formations techniques artisanales modernes, tout comme la reconnaissance et le respect de la propriété intellectuelle des maâlmines (maîtres) et des métiers. Malgré la persistance, la ténacité et la fidélité de beaucoup de maîtres à leurs convictions, à leurs vocations et à l’éthique de leurs valeurs, les qualités des métiers se détériorent parfois.
Malgré la persistance d’un marché potentiel national et international, la transmission vit une menace, des risques de ruptures, de déformations, du fait des concurrences des produits industriels attractifs et à bas prix. Dans ces cas, l’art s’étiole. Le maître ne fait plus école. Les relais ne sont plus bien transmis. Les génies deviennent des exécutants.
Le Forum qui réunit des intellectuels dont les réflexions enrichissent cette quête de sens entre valeurs, culture, sciences, connaissances et arts, est un moment d’émergences d’idées à même de mieux éclairer cette relation entre patrimoine et marché.
- Art et artisanat, entre créativité et reproduction ;
- Le geste dans le métier, maillon central de la transmission ;
- L’artisan face au marchand, les choix périlleux de la labélisation et de la protection des droits des créateurs.
Professeur Driss Khrouz
Direction du Forum du Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde.
Intervenants
Cliquez sur une photo pour afficher la biographie.
Mastapha Ijjali
Professeur, président de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdallah Fès.
Tahar Benjelloun
Écrivain, Poète.
François Gouyette
Diplomate arabisant, Ancien ambassadeur.
Fouad Laroui
Professeur, écrivain.
Nabil Rahmouni
Architecte, urbaniste.
- Professeur d’Université.
- Docteur en chimie.
- Doyen de la Faculté des Sciences et Techniques de Fès de 2014 à 2023.
- Président de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdallah depuis 2023.
Je suis né dans la médina de Fès. Une maison sombre, sans eau courante. Mon frère et moi faisions la corvée de l’eau à tour de rôle. Il fallait remplir les deux jarres placées à l’entrée de la cuisine.
Nous étions des enfants heureux. Nous nous sentions protégés. Personne ne pouvait nous faire du mal. Nous étions des habitants pauvres dans une médina de pauvres. Et personne ne se plaignait. Nous trouvions naturel d’aller chercher l’eau dans la fontaine publique et surtout d’être très attentif quant à son utilisation. L’hiver, souvent rude, l’eau gelait. Il fallait briser la surface pour se servir, notamment pour les ablutions.
Je redoutais ce moment. Un jour, mon père s’approcha de moi et me dit : « Tu peux ne pas faire la prière dans ces conditions car l’islam c’est plus simple ; l’islam nous recommande de ne pas faire du mal, d’aimer ses parents et de les respecter, il en est de même de celui qui t’apprend à l’école à lire et à écrire, l’islam c’est, ne pas mentir, ne pas voler et être reconnaissant à Dieu d’avoir une vie simple et belle ».
Je n’oublierai jamais cette leçon qui m’a libéré et qui m’a donné de l’islam la définition la plus juste et la moins contraignante.
Le magasin de mon père, qui vendait des épices en gros dans le quartier du Diwane, était pour moi un enchantement, car j’aimais sentir les parfums de ces épices venues de loin. J’imaginais les pays et inventais des voyages.
Pour atteindre ce magasin, je devais traverser trois ou quatre quartiers chacun dédié à un métier : ceux qui gravaient le cuivre ; les menuisiers qui préparaient des toits sculptés ; les tisserands, avec les fils tenus par de jeunes garçons ; Chemma’ine, où les vendeurs de fruits secs exposent leurs produits ; et puis il y avait souk dhab, le marché de l’or.
Je traversais la ville en passant d’un métier à un autre. Les artisans, les maîtres, ceux qu’on appelle les M’allmine, étaient discrets. Ils travaillaient la tête baissée au fond de leur boutique. Ils étaient toujours entourés de jeunes apprentis.
Un artisan est un artiste du bien tangible, maîtrisant la création et la restauration d’objets alliant utilité et esthétique. Du travail du bois à la métallurgie, de la poterie au soufflage de verre, son expertise couvre un large éventail de techniques traditionnelles et contemporaines. J’ajoute qu’il est son propre patron, qu’il a appris le métier en l’exerçant auprès d’un maître, et qu’il est entouré d’apprentis afin d’assurer la transmission.
Certains étaient connus. D’autres faisaient leur travail en silence et ne s’en vantaient pas. Mais leur réputation les précédait. On savait, quand on entamait la construction d’une maison, quel m’allem il fallait contacter. Ils ne roulaient pas sur l’or. C’était des gens simples, modestes, humbles qui ne demandaient qu’une chose : faire avec exigence leur travail d’artisan sans aucune prétention.
Ce sont des étrangers qui ont commencé à voir en eux des artistes. Ils s’en moquaient un peu. Dans « artisan » il y a « art ». Mais ce qui les intéressait c’était que le travail soit bien fait, sans erreur, sans faute, sans mauvais goût. C’étaient des poètes qui savaient où placer les mots dans une phrase, où placer le zellige sur un mur ou sur une terrasse.
Rien n’est écrit. Tout a été appris de père en fils durant des siècles. Pas de théorie. Mais des exemples, des travaux déjà terminés. Une référence, une renommée. Et puis le savoir est hérité, avec passion et calme. Tout apprenti est voué en principe à devenir M’allem.
Je parle des artisans de Fès qui font des choses utiles pour la vie quotidienne. Je repense au mari de ma sœur, potier de plusieurs générations. C’était un homme d’une rigueur scientifique. Il maîtrisait la matière, le feu, le four, la forme des bols et des plats.
Il a fait cela toute sa vie. Un jour apparut l’ennemi, celui qui allait le déstabiliser, celui qui allait le ruiner : le plastique. Dans la médina, ses acheteurs s’excusaient et lui disaient que les femmes préféraient ce nouveau produit, facile à nettoyer et surtout qui ne se brise pas.
Le voici, pour vivre, chauffeur de taxi. Le pauvre, il n’a pas tenu une semaine. Malgré sa gentillesse et sa bonne volonté, il n’arrivait pas à accepter de recevoir des ordres et à être traité comme quelqu’un sans importance. Il est revenu à son four et a essayé de faire pour le mieux pour contrer la concurrence. Plus tard, il se convertira dans le zellige, un travail proche de la poterie.
Je me souviens, au moment de la construction de la grande Mosquée Hassan II à Casablanca, de l’enthousiasme de tout le peuple. Ce fut l’occasion de redonner une belle et solide légitimité à l’artisanat magnifique des M’allmine de Fès et d’ailleurs. Tous les corps de métier ont contribué à faire de ce lieu une présence vivante du savoir-faire des artistes-artisans du Maroc.
Ce fut un tournant dans l’histoire de la création artisanale, une sorte de renaissance dans sa beauté et sa fierté. Que ce soit les murs, les plafonds, les arcanes, les espaces d’entrée, partout, l’art populaire marocain rayonne. Non seulement c’est splendide mais c’est aussi émouvant.
Il est vrai qu’une certaine idée de la modernité véhiculée par ce qu’on appelle le design a constitué une menace sur l’existence de l’artisanat. Mais le libéralisme économique est cynique : le design envahit et utilise l’artisanat dans ce qu’il a de meilleur et de rentable. Il y a aujourd’hui un beau mélange dans les constructions actuelles entre l’artisanat traditionnel et le design créatif.
Ce qui est formidable, c’est la constance, la permanence de l’exigence, de la recherche esthétique et du lien avec l’utile.
Durant les années de lutte pour l’indépendance, les artisans avaient souffert parce que leur travail n’était plus prioritaire. Je me souviens d’un ami de mon père, grand connaisseur de la musique andalouse, réduit au chômage et au silence parce que l’époque n’était pas à la fête. Il en était de même des maîtres verriers, des zéligistes, des tapissiers et des marchands de bijoux en or.
Avec l’indépendance du pays, avec le retour du roi et de sa famille, la vie reprenait et les artisans se sont remis au travail, oubliant cette parenthèse qui leur avait fait mal mais qui s’est bien terminée.
Joseph Joubert a écrit deux aphorismes particulièrement justes quant à notre éloge des M’allmine : « Le génie commence les beaux ouvrages, mais le travail seul les achève ». « Enseigner, c’est apprendre deux fois ».
La notion de travail et de transmission sont au cœur de la mission des M’allmine. Le travail, c’est A M’akol, le sérieux, la rigueur et le respect de soi et de ce qu’on fait. Quant au génie, je pense qu’aucun des M’allmine n’y a pensé un jour. En revanche, leur obsession est et restera toujours le travail assuré et assumé.
François Gouyette est un diplomate français possédant une expertise approfondie du monde arabe. Diplômé en droit de l'Université de Paris et en arabe de l'École des langues orientales de Paris, il a consacré sa carrière aux relations internationales.
Il a servi comme ambassadeur de France de 2001 à 2023 dans cinq pays arabes : les Émirats arabes unis, la Libye, la Tunisie, l'Arabie saoudite et l'Algérie. Auparavant, il a occupé les fonctions de chef de mission adjoint, numéro deux et premier conseiller en Syrie et en Turquie. Il a également exercé les fonctions de conseiller diplomatique du ministre de l'intérieur et d'ambassadeur en charge du processus EUROMed au ministère français des Affaires étrangères.
Aujourd'hui, il exerce les fonctions de président de la société Pro Oriente Conseil et de conseiller auprès de la présidence de Diot-Siaci.
Professeur, écrivain.
Né à Oujda (Maroc) en 1958, est mathématicien, ingénieur des Ponts et Chaussées et docteur en sciences économiques. Il a été enseignant-chercheur en France, aux Pays-Bas, en Angleterre et au Maroc. Parallèlement à sa carrière d’enseignant, Fouad Laroui se consacre à l’écriture. Il a publié une dizaine de romans, dont Une année chez les Français en 2010, plusieurs recueils de nouvelles et de poésie, ainsi que des essais remarqués parmi lesquels Le drame linguistique marocain en 2011 et Plaidoyer pour les Arabes en 2021. Il a reçu plus d'une vingtaine de prix littéraires, dont le prix Goncourt de la nouvelle et la Grande Médaille de la Francophonie de l’Académie française.
Architecte et urbaniste marocain, diplômé de l’École d’Architecture de Paris 5 et titulaire d’un DESS en urbanisme ainsi que d’un DEA en géographie de l’aménagement à la Sorbonne.
Son parcours professionnel s’inscrit dans une vision globale du territoire et du patrimoine marocain, mêlant pratique architecturale, réflexion urbaine et engagement culturel.
Il a dirigé et conçu de nombreux projets emblématiques de restauration, notamment la porte de Bab Mansour et la Médersa Bouanania à Meknès, la Qasba des Oudayas et le site du Chellah à Rabat, ainsi que plusieurs monuments historiques à Marrakech, Salé et dans les zones montagneuses du Rif et du Haut Atlas.
Ces interventions, menées en étroite concertation avec les institutions patrimoniales nationales, témoignent d’une approche intégrée où la rigueur scientifique rejoint la sensibilité architecturale.
Programme
9h
Accueil. Thé.
9h20
Ouverture du forum.
9h30
Mastapha IJJALI.
10h
Tahar BENJELLOUN.
10h30
François GOUYETTE.
11h - 11h30
Débat.
11h30 - 12h
Pause.
12h
Fouad LAROUI.
12h30 - 13h
Nabil RAHMOUNI.
13h - 13h30
Débat.
13h30
Clôture.

