« Idrīs II, reconnu sultan, à l’âge de douze ans, Idrīs II méditait de jeter les fondements d’une ville. Lors de son accession au ciel, il aperçut sur la terre un espace blanchâtre resplendissant de lumière. Quel est, demanda-t-il à l’ange Gabriel, le point lumineux que j’aperçois là-bas ? C’est, répondit l’ange, le lieu où s’élèvera la ville destinée à être dans les derniers siècles du monde le refuge de la religion musulmane ; elle se nommera Fās, et la lumière resplendira du sein de ses habitants avec la même abondance que l’eau qui coulera dans les remparts »

Aḥmad b. Muḥammad al-Ashmāwī

 

A quelques kilomètres d’une urbanité souvent anarchique, se love, sur les pentes de la vallée du Saïs, l’écrin de la médina de Fès. C’est là où demeure la mémoire de ses princes mécènes, bâtisseurs de lieux de savoir et de prières, étudiants et savants, les uns, en quête de connaissance, les autres de reconnaissance.

Mais, ce qui fait également la beauté et la magie de la médina c’est l’humilité de personnages qui ont parcouru ou habité furtivement ses ruelles. Au sein d’un cosmos immuable, leurs vies sont à l’image d’étoiles filantes qui se seraient posées dans le labyrinthe des riyads, lesquels derrière leurs murs, cachent jalousement les secrets des jardins oasis.

Tout au fil des siècles, une humanité voyageuse a constitué par sa présence ce carrefour des civilisations où se côtoyaient derviches ou soufis, rois ou mendiants, pèlerins ou prophètes, juifs, chrétiens ou musulmans, esclaves ou marchands, prisonniers ou guerriers. C’est à ces personnages que la création d’ouverture et cette édition rendront hommage.

Il y a encore moins d’un siècle, la vie était plus hasardeuse, vouée à la destinée divine, où la notion d’aventure était à la fois spirituelle, mystique mais aussi dépendante de la nature et de ses intempéries, tempêtes de mer ou de désert, et du bon vouloir des conquérants ou des brigands.

Le voyage était déjà considéré comme une quête, faisant partie intégrante de l’épanouissement spirituel. Il prônait de se couper (al-inqi’ā‘) des habitudes afin d’extirper l’âme de sa tendance à s’appuyer sur les choses coutumières et familières et de dévoiler ses subtilités (daqā’iq) au-delà des caprices et prétentions de l’ego. Al-safar, le voyage, dans son acception spirituelle, dévoile (yusfar) et révèle notre identité cachée.

C’est également le rôle de la musique. « Nous nous cachons dans la musique afin de nous dévoiler » disait, à juste titre, Jim Morrison, le chanteur mythique des Doors. « La musique creuse le ciel » disait aussi Baudelaire, il s’agit ainsi de s’ouvrir à la verticalité d’une inspiration céleste, à une émotion aérienne incarnée cette année par une multitude d’artistes qui mettent en valeur, à l’image du soufisme,  cette grande circulation des cultures entre Orient, Occident et Afrique.

La présence historique du soufisme à Fès procède de son universalité. Ainsi le pèlerin talaba et le savant ulema seront à l’origine de ce que l’on appelle l’exception « fassie », celle où, connaissance et sacré, conjointement, consacreront la spiritualité de la ville.

La Qarawiyyine, l’Université de l’Occident musulman, délivrant tout un panel de savoirs -du fiqh à l’astrologie, en passant par la médecine- ainsi qu’une multitude de médersas, font encore la fierté de cette culture amazigh-arabo-musulmane, en relation avec les grandes métropoles du savoir de l’époque:  Séville, Cordoue, Kairouan, Le Caire, Damas et Bagdad, créant ainsi des réseaux culturels florissants, lesquels même s’ils étaient alimentés par le commerce, étaient bien loin de la mondialisation matérialiste actuelle.

La tarīqa Tijāniya, qui aura pour centre Fès, rayonnera jusqu’au Sénégal. De la Cordoue judéo-arabe à l’Afrique Subsaharienne, Fès, bien avant nos grandes métropoles, avait déjà cette capacité d’intégrer des phénomènes migratoires, sur le dos des mulets et des chameaux, et une abondante littérature circulait bien avant l’avènement d’Internet et du streaming.

Science et spiritualité étaient en osmose, comme la chaîne de transmission soufie, silsila. Chaque pierre de ses ruelles comme de ses palais exhale le parfum merveilleux d’une authenticité, d’un miracle du temps, suscitant une fascination presque ésotérique.  Fès, héritage prophétique comme mémoire du futur.

 

Alain Weber